Processus d’achat de formation par les entreprises

Depuis plus de trente ans que j’accompagne des organismes de formation et des entreprises dans la structuration de leurs pratiques, je constate que le processus d’achat de formation reste, pour beaucoup d’acteurs, un impensé stratégique. On forme parce qu’il faut former, on achète parce qu’un catalogue semble correspondre, on signe parce que le commercial était convaincant. Or, l’achat de formation est un acte juridique, économique et organisationnel qui engage l’entreprise bien au-delà du simple règlement d’une facture. La loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel a profondément reconfiguré l’écosystème, mais elle n’a pas inventé l’exigence de rigueur dans l’achat. Cette exigence existait déjà dans l’esprit de la loi de 1971 sur la formation professionnelle continue, qui posait le principe d’un droit à la formation adossé à des obligations de financement. Ce qui a changé, c’est le niveau de responsabilisation de l’acheteur, désormais placé face à des critères de qualité, de conformité et de traçabilité qu’il ne peut plus ignorer.

Le cadre légal qui structure l’achat de formation

L’article L.6311-1 du Code du travail définit les actions qui entrent dans le champ de la formation professionnelle. Toute entreprise qui engage un processus d’achat doit d’abord vérifier que la prestation visée correspond bien à l’une des catégories prévues par ce texte, qu’il s’agisse d’actions de formation au sens strict, de bilans de compétences, de validation des acquis de l’expérience ou d’actions d’apprentissage. Cette vérification n’est pas un formalisme. Elle conditionne la possibilité de mobiliser des financements mutualisés via les OPCO, de bénéficier du dispositif FNE-Formation, ou encore d’imputer la dépense sur le plan de développement des compétences.

L’entreprise acheteuse doit également s’assurer que l’organisme prestataire est en conformité avec les obligations déclaratives. Tout organisme dispensant des actions de formation professionnelle doit disposer d’un numéro de déclaration d’activité (NDA), enregistré auprès de la DREETS. Cette obligation, prévue aux articles L.6351-1 et suivants du Code du travail, est un prérequis absolu. Au-delà du NDA, la certification Qualiopi, délivrée sur la base du Référentiel National Qualité, est devenue la condition sine qua non pour que les actions soient éligibles aux financements publics ou mutualisés. Un acheteur averti ne se contente pas de demander le numéro Qualiopi ; il vérifie sa validité sur la plateforme officielle et contrôle le périmètre certifié.

Analyse du besoin et ingénierie de la demande

J’insiste sur un point que trop d’entreprises négligent : l’achat de formation commence par un travail d’analyse du besoin qui relève de l’ingénierie de formation, non du simple recueil de souhaits. L’article L.6321-1 du Code du travail impose à l’employeur d’assurer l’adaptation des salariés à leur poste de travail et de veiller au maintien de leur capacité à occuper un emploi. Cette obligation de formation prévue par le Code du travail structure fondamentalement la nature de la demande. L’achat ne peut pas être déconnecté de la stratégie de gestion des emplois et des parcours professionnels de l’entreprise.

Concrètement, l’analyse du besoin suppose de croiser plusieurs dimensions. La dimension stratégique d’abord, qui découle des orientations de l’entreprise en matière d’évolution des métiers, de transformation numérique ou de transition écologique. La dimension opérationnelle ensuite, qui identifie les écarts entre les compétences détenues et les compétences requises, en s’appuyant sur les fiches de poste, les entretiens professionnels et, le cas échéant, les référentiels de compétences sectoriels ou les REAC (Référentiels Emploi Activités Compétences) publiés par le ministère du Travail. La dimension individuelle enfin, qui prend en compte les projets d’évolution des salariés, exprimés notamment lors des entretiens professionnels biennaux prévus à l’article L.6315-1.

Un cahier des charges bien construit, comparable dans sa rigueur à un CCTP (cahier des clauses techniques particulières) utilisé dans les marchés publics, traduit cette analyse en spécifications exploitables par les prestataires. Il précise les objectifs pédagogiques, le public cible, les prérequis, les modalités souhaitées (présentiel, FOAD, blended learning, AFEST), les critères d’évaluation et les contraintes logistiques. J’ai vu trop d’entreprises lancer des consultations avec des briefs de trois lignes, puis se plaindre de l’inadéquation des réponses reçues.

Sélection du prestataire et critères de choix

La sélection d’un organisme de formation ne se réduit pas à comparer des prix. La tarification des formations obéit à des méthodes et des obligations légales que l’acheteur doit comprendre pour évaluer la cohérence d’une proposition. Un prix anormalement bas doit alerter autant qu’un prix excessif. Il traduit souvent un sous-investissement dans l’ingénierie pédagogique, dans la qualification des formateurs, ou dans le suivi post-formation.

Les critères de sélection doivent être formalisés et pondérés. La certification Qualiopi est un filtre nécessaire mais insuffisant. Elle atteste d’une conformité processuelle, pas d’une excellence pédagogique sur le sujet précis recherché. L’acheteur doit examiner l’expertise thématique du prestataire, la qualification et l’expérience de l’équipe pédagogique affectée, la pertinence des méthodes proposées au regard du public et des objectifs, les modalités d’évaluation des acquis, et les références comparables. Pour les formations certifiantes ou qualifiantes, la vérification de l’enregistrement au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) ou au Répertoire spécifique (RS) auprès de France Compétences constitue un prérequis supplémentaire.

Dans le cadre des marchés publics, les règles spécifiques applicables à la formation des agents publics imposent des procédures encadrées par le Code de la commande publique. Mais dans le secteur privé, la liberté contractuelle n’exonère pas de la rigueur. J’observe que les entreprises les plus performantes dans leur achat de formation sont celles qui ont formalisé leur propre grille de sélection, avec des critères objectivés et une procédure de mise en concurrence transparente.

Contractualisation et sécurisation juridique

La contractualisation est le moment où l’achat prend corps juridiquement. Le Code du travail distingue deux instruments. La convention de formation, prévue à l’article L.6353-1, régit les relations entre l’organisme de formation et l’entreprise acheteuse lorsque celle-ci finance l’action pour le compte de ses salariés. Le contrat de formation professionnelle, prévu à l’article L.6353-3, s’applique lorsqu’une personne physique entreprend une formation à titre individuel et à ses frais. Dans le cadre de l’achat par l’entreprise, c’est la convention de formation qui prévaut.

Cette convention doit mentionner un certain nombre d’éléments obligatoires dont l’intitulé de la formation, sa nature, sa durée, ses effectifs, les modalités de son déroulement et de sa sanction, ainsi que son prix et les conditions financières associées. Je recommande systématiquement d’y ajouter des clauses relatives à la propriété intellectuelle des supports, aux conditions de sous-traitance éventuelle, aux modalités de remplacement d’un formateur, aux conditions de report ou d’annulation, et aux pénalités en cas de défaillance. La subrogation OPCO, lorsqu’elle est envisagée, comporte des risques et des pratiques qu’il convient de maîtriser dès la phase contractuelle pour éviter les impayés et les contentieux.

L’acheteur doit aussi anticiper les cas de rupture. Le cadre juridique prévoit des situations dans lesquelles le contrat ou la convention peut être résilié, et les conséquences financières diffèrent selon que la rupture est imputable au prestataire, à l’entreprise ou au stagiaire. Une clause résolutoire bien rédigée protège les deux parties et évite les zones grises qui nourrissent les contentieux.

Pilotage de l’exécution et évaluation

L’achat de formation ne s’arrête pas à la signature de la convention. Le pilotage de l’exécution est une étape que les entreprises sous-estiment massivement. Il suppose un suivi actif de la réalisation, avec des points d’étape, des remontées terrain et une vérification de la conformité entre ce qui a été contractualisé et ce qui est effectivement délivré. L’article L.6362-1 du Code du travail confère à l’administration le pouvoir de contrôler la réalité des actions de formation. L’entreprise acheteuse, si elle mobilise des fonds mutualisés, peut se voir demander des justificatifs attestant de la réalité et de la conformité des actions financées. La gestion de l’archivage des documents de formation n’est donc pas une option accessoire : c’est un impératif de gestion des risques.

L’évaluation de la formation doit être pensée dès la conception du cahier des charges. Elle se décline classiquement sur plusieurs niveaux, depuis la satisfaction des participants jusqu’à l’impact sur la performance organisationnelle, en passant par l’acquisition effective des compétences visées et leur transfert en situation de travail. Le ministère du Travail et les dispositions du Code du travail relatives à la formation professionnelle encouragent cette logique d’évaluation sans l’imposer formellement à l’acheteur privé, mais les OPCO, dans leurs conditions de prise en charge, exigent de plus en plus des indicateurs d’impact mesurables.

Les erreurs structurelles de l’achat de formation

Mon expérience m’a permis d’identifier des erreurs récurrentes qui compromettent l’efficacité de l’achat de formation. La première est l’absence d’analyse préalable du besoin, remplacée par un achat d’impulsion fondé sur un catalogue ou une sollicitation commerciale. La deuxième est la confusion entre le prix et le coût réel de la formation, qui inclut les coûts pédagogiques directs mais aussi les coûts de mobilisation des salariés, les coûts logistiques et les coûts d’évaluation. La troisième est la déconnexion entre la direction des ressources humaines, qui initie souvent l’achat, et les managers opérationnels, qui connaissent les besoins réels du terrain. La quatrième, peut-être la plus grave, est l’absence de capitalisation. Trop d’entreprises achètent des formations sans jamais mesurer leur retour sur investissement ni alimenter leur plan de développement des compétences (PDC) avec les enseignements tirés des actions passées.

J’observe aussi une dérive préoccupante liée à la dématérialisation. Le recours massif à la FOAD a fait émerger des offres de formation numérique de qualité très inégale, où le volume de contenus se substitue à la pertinence pédagogique. L’acheteur qui ne maîtrise pas les fondamentaux de l’ingénierie de formation se retrouve démuni face à des propositions qui mettent en avant des plateformes technologiques sophistiquées sans démontrer leur efficacité pédagogique.

Vers un achat de formation responsable et stratégique

Le processus d’achat de formation mérite d’être considéré pour ce qu’il est réellement, à savoir un investissement stratégique dans le capital humain de l’entreprise. L’article L.6312-1 du Code du travail affirme que l’accès des salariés à des actions de formation professionnelle est assuré à l’initiative de l’employeur dans le cadre du plan de développement des compétences. Cette responsabilité n’est pas déléguable. Elle suppose une compétence d’achat qui ne s’improvise pas.

Les entreprises qui professionnalisent leur processus d’achat constatent des gains significatifs en termes de pertinence des formations, d’engagement des salariés et d’optimisation des budgets. Elles construisent des relations durables avec des prestataires de qualité, fondées sur la transparence et l’exigence mutuelle. Elles intègrent la formation dans une vision à long terme de la gestion des compétences, articulée avec la veille sectorielle et les évolutions réglementaires. C’est cette maturité que je m’efforce de promouvoir depuis trois décennies, avec la conviction que la qualité de l’achat conditionne la qualité de la formation.

Si vous souhaitez structurer ou fiabiliser votre processus d’achat de formation, que ce soit en tant qu’entreprise acheteuse ou en tant qu’organisme de formation cherchant à m

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