J’exerce dans le champ de la formation professionnelle depuis 1990. J’ai vu naître l’apprentissage moderne avec la loi Seguin de 1987, puis sa profonde mutation sous l’effet de la loi du 5 mars 2014, avant l’onde de choc décisive de la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel. Avant cette date, l’apprentissage restait le pré carré des Chambres consulaires et de quelques CFA historiques. Depuis, tout organisme de formation déclaré peut devenir CFA, à condition d’en assumer l’intégralité des obligations — et c’est précisément là que le bât blesse. Trop d’OF se lancent dans l’apprentissage en sous-estimant la densité du cadre juridique qui entoure le contrat d’apprentissage. Je propose ici un décryptage complet, fondé sur les textes en vigueur, pour que chaque organisme mesure exactement ce qu’il engage lorsqu’il signe — ou co-signe — un tel contrat.
L’apprentissage avant et après 2018 : un changement de paradigme
Jusqu’en 2018, le contrat d’apprentissage relevait d’un écosystème fermé. Les CFA étaient conventionnés par les Régions, les flux financiers transitaient par la taxe d’apprentissage collectée par les OCTA, et le contrôle pédagogique reposait sur l’inspection de l’apprentissage. La loi du 5 septembre 2018, codifiée notamment aux articles L.6211-1 et suivants du Code du travail, a dynamité ce modèle. Désormais, tout organisme de formation peut dispenser des actions d’apprentissage, à condition de disposer de la certification Qualiopi avec le périmètre « actions de formation par apprentissage » (article L.6316-1). Le financement est assuré par les OPCO selon des niveaux de prise en charge fixés par les branches professionnelles et régulés par France Compétences. Cette libéralisation a multiplié par trois le nombre de CFA en France. Mais la liberté d’entrer sur ce marché n’est pas la liberté de s’affranchir du droit.
Le contrat d’apprentissage : nature juridique et parties prenantes
Le contrat d’apprentissage est un contrat de travail de type particulier (article L.6221-1 du Code du travail). Il est conclu entre un employeur et un apprenti — ou son représentant légal si l’apprenti est mineur. Le CFA n’est pas partie au contrat de travail stricto sensu, mais il est partie à la convention de formation qui en découle. Cette distinction est capitale : l’OF-CFA n’est pas l’employeur, mais il assume des obligations propres, tant vis-à-vis de l’apprenti que de l’entreprise et de l’OPCO financeur.
Le contrat doit être établi par écrit, signé par les deux parties, et transmis à l’OPCO dans les cinq jours ouvrables suivant le début de l’exécution (article L.6224-1). L’OPCO dispose ensuite de vingt jours pour statuer sur la prise en charge financière. L’OF-CFA intervient en amont de ce dépôt pour vérifier la cohérence entre le poste occupé, la certification visée et le parcours de formation envisagé — une responsabilité que beaucoup négligent.
Les obligations spécifiques de l’OF agissant en qualité de CFA
Obligations pédagogiques et d’ingénierie
L’article L.6231-2 du Code du travail détaille les missions que le CFA doit assurer. Je les liste ici dans leur densité réelle, car il ne s’agit pas de simples recommandations mais bien d’obligations légales :
- Accompagner les candidats à l’apprentissage dans la recherche d’un employeur ;
- Assurer la cohérence entre la formation dispensée en centre et celle réalisée en entreprise, en lien avec le maître d’apprentissage ;
- Désigner un formateur référent pour chaque apprenti, chargé du suivi individualisé ;
- Organiser les enseignements conformément au référentiel de la certification visée (RNCP ou RS) — ce qui suppose une ingénierie pédagogique rigoureuse ;
- Informer l’apprenti de ses droits et de ses obligations, notamment en matière de règlement intérieur ;
- Permettre à l’apprenti d’accéder à un centre de documentation et d’information, ainsi qu’à des activités culturelles et sportives ;
- Favoriser la mixité au sein des formations et prévenir toute forme de discrimination ou de harcèlement ;
- Encourager la mobilité nationale et internationale de l’apprenti.
À ces missions s’ajoute l’obligation de publier chaque année des indicateurs de résultats : taux d’obtention des certifications, taux de poursuite d’études, taux d’insertion professionnelle, taux de rupture des contrats, taux de satisfaction (article L.6111-8 du Code du travail). Le non-respect de cette transparence expose l’OF à des observations en audit Qualiopi et, potentiellement, à un signalement auprès de la DREETS.
Obligations administratives et contractuelles
Le CFA doit conclure avec l’entreprise une convention de formation précisant les objectifs, le programme, les modalités d’alternance, les conditions de suivi et d’évaluation. Cette convention, distincte du contrat d’apprentissage lui-même, engage la responsabilité de l’OF sur la qualité du parcours. J’insiste : en cas de litige, c’est bien cette convention qui sera examinée. Il convient également de vérifier que le maître d’apprentissage remplit les conditions de compétence professionnelle définies à l’article L.6223-8 du Code du travail.
Par ailleurs, le CFA est tenu d’alerter l’employeur en cas d’absences répétées de l’apprenti, de difficulté pédagogique majeure ou de risque de rupture. Cette obligation de vigilance active est souvent sous-estimée par les OF qui découvrent l’apprentissage. Il ne s’agit pas simplement de dispenser des heures de formation : il s’agit d’assurer un suivi tripartite continu entre l’apprenti, l’employeur et le centre.
Obligations financières
Le financement du contrat d’apprentissage repose sur le niveau de prise en charge (NPEC) déterminé par la branche professionnelle de l’employeur et validé par France Compétences. L’OF-CFA facture l’OPCO mensuellement, au prorata temporis de la durée du contrat. En cas de rupture anticipée du contrat, le CFA ne peut facturer que la période effectivement réalisée — un point que la DGEFP surveille avec une attention croissante. L’OF doit également assurer la gratuité de la formation pour l’apprenti : aucun frais de scolarité, d’inscription ou de matériel pédagogique courant ne peut être mis à sa charge (article L.6211-1).
Les droits de l’OF dans le cadre du contrat d’apprentissage
Il serait incomplet de n’évoquer que les obligations sans mentionner les droits légitimes de l’organisme de formation. Le CFA a le droit d’exiger de l’entreprise le respect des missions du maître d’apprentissage, notamment la mise en situation professionnelle conforme au référentiel de la certification. Il peut également refuser une inscription si les conditions réglementaires ne sont pas réunies — par exemple si l’âge de l’apprenti excède les limites fixées à l’article L.6222-1, ou si le diplôme visé n’est pas enregistré au RNCP.
L’OF-CFA dispose du droit de rompre la convention de formation lorsque l’entreprise ne remplit manifestement pas ses obligations. Il peut solliciter le médiateur consulaire prévu à l’article L.6222-39 ou saisir l’OPCO en cas de difficulté de paiement. Enfin, le CFA conserve la propriété intellectuelle de ses contenus pédagogiques, sujet que j’ai traité en détail dans un article dédié à la propriété intellectuelle des supports de formation.
Qualiopi et apprentissage : les points de vigilance spécifiques
L’audit Qualiopi pour le périmètre « apprentissage » mobilise des indicateurs spécifiques que les auditeurs examinent avec une rigueur particulière. L’indicateur 6 (objectifs et contenu de la prestation), l’indicateur 8 (positionnement à l’entrée), l’indicateur 14 (exercice de la citoyenneté et prévention du harcèlement) ou encore l’indicateur 20 (formateur référent) prennent une coloration très concrète lorsqu’il s’agit d’apprentissage. L’auditeur vérifiera, pièces à l’appui, que le suivi en entreprise est formalisé, que les visites sont documentées, que les entretiens tripartites sont tracés.
Un accompagnement structuré en amont évite bien des non-conformités. C’est d’ailleurs l’une des missions que nous assurons chez BMG Consulting dans le cadre de l’accompagnement Qualiopi. Trop d’OF se présentent en audit avec des conventions incomplètes, des plannings d’alternance approximatifs et des preuves de suivi en entreprise inexistantes. La certification se joue souvent sur ces détails — qui n’en sont pas.
La responsabilité de l’OF en cas de manquement
La responsabilité de l’organisme de formation en matière d’apprentissage est multiple. Sur le plan administratif, un contrôle de la DREETS peut aboutir à une annulation de la déclaration d’activité (article L.6351-4). Sur le plan financier, un manquement avéré peut entraîner un remboursement des sommes perçues auprès de l’OPCO. Sur le plan civil, la responsabilité de l’OF peut être engagée si un apprenti subit un préjudice du fait d’une carence dans l’accompagnement — par exemple un échec à la certification dû à l’absence de préparation aux épreuves, ou un accident en entreprise lié à un défaut d’information sur les règles de sécurité. La question de la responsabilité civile du formateur prend ici une dimension accrue compte tenu de la vulnérabilité potentielle du public apprenti, souvent jeune et inexpérimenté.
Conclusion : l’apprentissage exige une maturité organisationnelle
Le contrat d’apprentissage n’est pas un simple produit de formation que l’on ajoute à son catalogue. C’est un engagement juridique, pédagogique et humain qui mobilise des compétences d’ingénierie, de gestion administrative, de suivi en entreprise et de conformité réglementaire. Depuis trente-cinq ans que j’observe ce secteur, je constate que les OF qui réussissent dans l’apprentissage sont ceux qui ont structuré leur organisation en amont : processus documentés, équipes formées, outils de suivi déployés, veille réglementaire active. Les autres s’exposent à des non-conformités en audit, à des ruptures de contrats en série et, in fine, à une perte de crédibilité sur un marché devenu hautement concurrentiel.
Si vous envisagez de développer l’apprentissage au sein de votre organisme ou si vous souhaitez sécuriser vos pratiques existantes, je vous invite à prendre contact avec notre équipe. Chez BMG Consulting, nous accompagnons les organismes de formation dans cette montée en compétence avec la rigueur que le sujet impose — ni plus, ni moins que ce que le droit exige.